De Heinrich von Kleist - Mise en scène de Benjamin Moreau.
Alors qu’Amphitryon, le roi de Thèbes, est à la guerre, le Dieu Jupiter tombe amoureux de son épouse, Alcmène. Jupiter descend sur terre et, sous les traits, d’Amphitryon, passe une longue nuit d’amour avec Alcmène… Kleist avait modestement donné son Amphitryon comme « une comédie d’après Molière ». De la traduction s’est échappé un autre Amphitryon : la copie a permis à Kleist la création d’une œuvre originale et déconcertante. Ecrit en 1805, par un homme discret à la vie fulgurante et déchirée, cet Amphitryon là joue quelque chose de nouveau. Kleist a sorti le mythe de la comédie pour le faire résonner dans une architecture de doute et de passions douloureuses. En ouvrant des gouffres sous nos pieds, il ne perd rien de la comédie. Sosie demeure le pivot comique. En travaillant Amphitryon, je crois que l’on touche à une question essentielle du théâtre, à savoir la confrontation et le dialogue avec le double, avec celui qui est le même que moi. Aucun autre mythe ne résume aussi bien cette essence du théâtre, preuve en est peut-être la cinquantaine d’Amphitryon qui peuple le théâtre depuis celui de Plaute. L’existence des Dieux n’est pas le sujet de la pièce. Que les dieux jaloux prennent nos masques pour venir sur terre est acquis. Cette fable, invraisemblable, opaque comme une énigme, force la curiosité ; de là naît la féerie que Molière a très bien su attraper. Je crois qu’il y a encore ça dans la version de Kleist, ça et autre chose : la féerie devient un vertige tragique. Don Juan, en séduisant Elvire, défiait Dieu. Jupiter inverse les rôles et chez Kleist, ce sont les dieux qui provoquent les hommes. Jusqu’où pourrons-nous nous hisser ? Cet Amphitryon demande : où est ma part divine, ma part sublime, moi qui suis homme ? C’est le jeune Kleist qui cherche à prendre sa place dans l’existence - sur quoi peut-il s’appuyer ? Toute la pièce repose sur ce soubassement : le désir d’un Dieu. Le désir est-il pour nous un outil de perfection, quelque chose qui nous lève vers le ciel, ou, simplement une confusion dont même les dieux seraient les victimes ? Le théâtre doit présenter ce doute ; la scène, elle, doit représenter des dieux descendus sur terre. Entre les deux, ce désir..
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